Le masque à Venise

La moribonde est immortelle

On nous prédit périodiquement sa ruine lente, son enfouissement sous les flots, sa muséification. Venise ploie sous la déferlante touristique. Et si elle préparait sa renaissance?

 

 

 

 

 

La moribonde est immortelle

ll n'y a presque plus de pigeons à Venise. Les touristes sont défaits. Appareil photo au poing, ils tanguent sur les pavages de marbre, à l'ombre du campanile. Les grainetiers ont été chassés hors de la ville, la place Saint-Marc, qui avait fini par ressembler à un souk, est redevenue le salon le plus élégant du monde et Cocteau ne pourrait plus dire qu'il connaît un pays ensorcelant où "les pigeons marchent et les lions volent".

Un cliché s'est évanoui, et c'est peut-être le début d'un changement dans la ville immuable dont régulièrement, dans la lignée de Byron et des poètes asthéniques, on remâche la mort, l'inexorable agonie, le lent affaissement vers un Disneyland gondolier, carnavalesque et dépeuplé. Un début, seulement. On ne rompt pas si facilement avec un chant funèbre vieux de quelques siècles. Ah! Venise...

Contre l'armada de 20 000 pigeons, ce fut, en vérité, un combat digne des grandes heures de Lépante. Une guerre livrée par la surintendante en titre, au nom du patrimoine mondial de l'humanité. "Cette victoire est un tournant dans la préservation de la place Saint-Marc", s'enorgueillit aujourd'hui Renata Codello, revenue d'un cauchemar à la Sisyphe: "Dès que nous avions restauré des monuments, les pigeons revenaient, les souillaient et les mangeaient littéralement!"

La faute à la Grande Guerre. En 1918, une poignée d'orphelins reçoit le privilège de vendre des graines sur la place. Au début, il s'agissait de caisses, puis les caisses sont devenues des étals. Et les étals se sont transformés en un business colossal; 3 500 tonnes de maïs par an.

Les Verts défendaient les pigeons, les marchands de maïs brandissaient la mémoire de la guerre de 1914 - ils gagnaient, en fait, des salaires de PDG, 300 000 euros par an, non déclarés. L'armistice a été signé sur la base de 80 000 euros. Enragés, ils ont fait appel au tribunal. "Le jugement a fini par nous donner raison, en se fondant sur le fait que l'intérêt public prévaut. Il était temps!".

Près d'un siècle pour pousser à la rémission 19 grainetiers : le pouvoir séculaire et occulte des corporations à Venise, temple du génie commerçant, ne s'est jamais démenti. Mais l'intérêt public se venge de plus en plus de leurs prébendes.

Ces jours-ci, les gondoliers passent, à leur tour, sous les fourches de la justice pour avoir organisé, en 2003 et 2005, des manifestations sur le Canale Grande, car le maire voulait leur imposer des créneaux horaires.

Résultat: 80 gondoliers dénoncés pour blocco navale (blocage naval), un délit de temps de guerre, passible de deux à douze ans de prison. "Dans une sorte de blitz, les carabiniers sont venus, un soir, nous apporter notre avviso di garanzia [avis de mise en examen], comme à des mafiosi! s'étrangle Roberto Luppi, le chef des gondoliers.

On avait juste manifesté devant la mairie. Et en musique. » Il fut un temps où chanter la biondina in gondoeta sous la lune vous rendait intouchable, c'est désormais téméraire.

Venise a-t-elle trop vendu son âme à ces diables de touristes qui viennent ici chercher l'Orient et l'Occident, le bal masqué de l'Italie et la brûlure du pinceau d'un Tintoret, les grimaces de carnaval et l'indicible émotion de Tiepolo?


La belle à fleur d'eau, au charme puissant et périssable, ploie sous ses 21 millions de visiteurs de tous bords. En quinze ans, leur nombre a doublé. Nulle ville, dans sa beauté, n'est à la fois plus péremptoire, criante, offerte, et plus secrète et raffinée... Nulle ville n'est, de fait, plus promise à la vénération aussi empressée que superficielle d'un tourisme de masse.

En 1910, dans l'une de ses bouffées prophétiques, nappées de ressentiment contre Venise, le futuriste Filippo Tommaso Marinetti moquait déjà la vision d'horreur: "Une Venise modelée sur le goût des étrangers, marché pour antiquaires corrompus, aimant à attirer les snobs et imbéciles du monde entier"!

Sacrilège et trahison. En septembre dernier, le très prestigieux Istituto Veneto des sciences, des lettres et des arts a jeté un magnifique pavé dans la lagune en attribuant un prix à un économiste britannique, John Kay.

Sa thèse? Puisque la ville est devenue un parc à thème et qu'on ne se préoccupe réellement ni de gérer ni de réguler ce tourisme de masse, autant le déléguer à la Disney Corporation, dont c'est le métier. Pourquoi pas un ticket d'entrée?

Et des tours en gondole dans l'"insubmersible Atlantide" (!) L'idée était de créer une onde de polémique pour forcer la réflexion, étrillant au passage la gestion communale du philosophe Massimo Cacciari. Le brillant disciple de Nietzsche et de saint Augustin n'a pas goûté le châtiment, "simplement comique".

Ce matin d'avril, le bouillant maire, qui disparaît derrière les livres amoncelés sur sa table monumentale, a l'air plus que las de se battre contre les mythes.

"Et si vous cessiez, la presse, de réduire Venise à la pire des cartes postales: Saint-Marc, le pont des Soupirs, l'acqua alta et basta! C'est difficile d'administrer une carte postale, un trésor universel, les caprices d'une lagune, sa pollution, un imaginaire morbide, deux villes siamoises d'eau et de terre que tout sépare mais qui n'en font qu'une, Venise et Mestre... Se représentera-t-il, au terme de ce troisième mandat? Nooo! Tout est d'une complexité folle, d'une délicatesse extrême, un travail épuisant. Sans compter que l'Etat ne nous verse plus un centime..."

Il égrène les changements: un très important parc technologique, né dans la zone industrielle de Marghera, une nouvelle université à Mestre, le nettoyage des canaux, le rehaussement de quais... "Tout se fait, ici, en luttant contre une myriade de pouvoirs qui se superposent et se contredisent, déplore-t-il. Chaque décision prend un temps infini."

Le pont du Rialto a été discuté durant un siècle. Et quand, plus tard, on a voulu introduire les vaporetti, les Vénitiens ont crié au scandale.

Dix ans de délibérations. Venise, campée sur de fragiles pilotis, vouée à l'indécision de sa lagune, est baignée d'infinies subtilités. "Venise, c'est la ville du non fare", résume un non-Vénitien, Enrico Marchi, directeur de l'aéroport.

"On y a même fait, un jour, une exposition des oeuvres non réalisées! Pourtant, les Vénitiens n'avaient pas hésité à dévier un fleuve, le Piave, sous la Sérénissime..."

Le souvenir ébloui de l'âge d'or affleure, encore et toujours. Et si... Et si l'on se reprenait à rêver de Venise au banquet de l'Univers, d'un rayonnement européen, d'un futur renouant avec le passé?

De son bureau sur la lagune, Paolo Costa, président de l'autorité portuaire et ancien maire, évoque un port de marchandises agrandi, une flotte conquérant de nouveaux marchés, la fiancée de l'Adriatique renaissante: "Si tout dépend du tourisme, il n'y a plus de vie urbaine, seule une collection de musées", dit-il. Marchi, lui, veut relier son aéroport, le troisième d'Italie, au TGV sur la nouvelle ligne Lyon-Trieste.

Et creuser ce métro sublagunaire dont on parle depuis vingt ans. "Si on a pu faire le tunnel sous la Manche, on peut faire le sub-lagunaire, non?" Certes, mais, ici, tout ce qui touche à la lagune, le prélude et la fin de Venise, porte la passion à son comble.

On ne présente plus le Mose, sa pompe et sa controverse. L'onéreux et spectaculaire barrage de digues mobiles (4 milliards d'euros), bâti sous l'eau par le Consortium Venezia Nuova, qui libérera la ville de ses marées périodiques, toujours plus nombreuses, arrive aujourd'hui à 50% de sa réalisation.

"La discussion a commencé en 1966, avec la grande acqua alta, et s'est achevée en 2003", soupire Paolo Costa. Livraison en 2014. Dans ses locaux design et épurés, à l'Arsenal, qui ressemblait encore il y a peu à un cimetière marin, l'ingénieur Antonio Paruzzolo crayonne les lendemains: "Ici, nous accueillerons 1 000 personnes travaillant à la gestion du Mose et à notre grand centre de recherche sur la sauvegarde et la planification marine. 60% de la population mondiale vit le long des côtes. Les pires prévisions envisagent une hausse de 60 centimètres du niveau de la mer dans un siècle. Nous devons exporter notre savoir".


Mais sous le Mose couvent encore de grandes peurs, murmurées, tel un amoureux anxieux, par Arrigo Cipriani, patron du légendaire Harry's Bar: "Ce n'est pas seulement l'équilibre écologique qui risque d'être rompu, mais aussi l'équilibre mental de Venise. L'acqua alta est une source de vie pour la ville, où il n'y a pas d'égout. C'est la mer qui nettoie tout, qui entre, ressort et circule comme le sang dans notre corps..."

La mort qui guette Venise, selon lui, c'est le vieillissement de sa population et le dépeuplement: 60 000 habitants dans le centre historique, trois fois moins qu'en 1966.

"A tout miser sur le tourisme, on finira par transformer les Vénitiens en pandas à placer sous la protection du WWF", ironise l'ancien magistrat Felice Casson. C'est difficile d'habiter un rêve. Dans l'embrasure de sa librairie la Toletta, où il doit, régulièrement, repêcher ses reliures des eaux, Giovanni Pelizzato explique que beaucoup de Vénitiens préfèrent louer ou vendre à des étrangers et vivre sur la terre ferme, où tout est moins cher.

"La plupart de nos amis sont à Mestre et, si nous voulons passer une soirée, c'est toute une expédition avec les vaporetti!" Alors, avec une centaine de résistants, il a fondé, en 2007, l'association des Vénitiens de 40 ans. Unis contre le déclin!

Frappés de plein fouet par la crise et l'invasion des verres made in China, les artisans se sont ligués, aussi, pour protéger le label Murano, la dernière industrie vénitienne.

"Selon une enquête, les 20 millions de touristes dépensent, en moyenne, ici, 15 euros! C'est évident qu'ils achètent chinois", s'agace Gianni De Checchi, directeur de l'association Confartigianato, rappelant que, ces derniers mois, dix usines ont fermé, laissant 600 ouvriers sur le carreau.

Alors ils ont créé, le mois dernier, la marque Venice Selection, regroupant les créations vénitiennes de qualité, "pour garder notre trésor vivant". Entre la mort lente et la résurrection perpétuelle, Venise a peut-être choisi.

Source : http://www.lexpress.fr/styles/voyage/la-moribonde-est-immortelle_757577.html

 

 

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