Le masque à Venise

Venise, au détour du ghetto juif

Par STÉPHANIE GROMANN
23.10.2008

 

 

 

 

 

 

Venise, au dtour du ghetto juif

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"J'entre ici avec émotion et respect. Les synagogues sont admirables. Diversité et beauté intérieure, rouleaux et livres entourés et éclairés d'un rouge qui est la ferveur du cœur." - Philippe Sollers, Dictionnaire amoureux de Venise.

Avant le ghetto, les offices avaient lieu dans des maisons privées jusqu' ce que les Juifs ashkénazes élèvent la toute première synagogue édifiée entre 1528 et 1529, la Scuola Grande Tedesca (Allemande). Sur les neuf synagogues du ghetto construites au fil du temps, il en est resté cinq souvent encastrées au sein des habitations par manque de place, comme la pittoresque Scuola Canton (1531) au dernier étage, adjacente au musée juif et la synagogue allemande dont elle constitue un rajout. La Scuola Italiana (1575) était destinée aux plus pauvres des ashkénazes et aux Italiens originaires du centre et du sud de l'Italie. Enfin, les deux plus imposantes et plus riches synagogues se font face sur le campielo di scuole du ghetto vecchio : la Scuola Spagnola et Levantina.

C'est dans la Scuola Levantina que se trouve le fameux escalier de la Bimah que l'on peut observer de la rue du ghetto vecchio. Cette période faste donnera naissance une vie intellectuelle florissante o de grandes pointures de la pensée et des affaires se côtoient. On retiendra les noms d'Isaac Abravanel (1437-1508), ancien trésorier du roi du Portugal puis des Rois Catholiques en Espagne, ou de Léon de Modène (1571-1648), érudit juif vénitien issu d'une famille notable française qui avait émigré après l'expulsion des Juifs de France Venise o il était devenu rabbin. Il a écrit, entre autres, un ouvrage intitulé Historia de gli riti hebraici, décrivant les rites du judaïsme ainsi que ceux des caraïtes et des Samaritains. Son approche ethnographique éclaire encore aujourd'hui des mœurs fantasmées et décriées.

"Ses fenêtres comme des yeux crevés, ses façades hagardes suant je ne sais quel relent de terreur moisie et ruineuse, qui fait penser la fois Shylock et la ville empestée de Nosferatu : on s'attend en voir sortir des rats." - Julien Gracq

Le déclin du ghetto commence se faire sentir dès le 18e siècle tandis que le poids des impôts pèse durement sur la communauté et que plus d'un armateur subi des revers de fortune. Les discriminations dont les Juifs continuent souffrir, d'autant plus durement que la République est elle-même en crise, ont affecté leur position sociale si bien qu'en 1766, ils ne sont guère plus que 1 700 Venise. Le glas du ghetto juif en même temps que celui de la Sérénissime sonne la faveur de la campagne d'Italie de Napoléon Bonaparte qui abolit les lois de l'Inquisition pour laisser place celles de la République française et fait brûler les portes du ghetto. L'émancipation légale des Juifs vénitiens - quelque 3 000 - sera remise en question sous la domination autrichienne, puis réinstaurée dans le cadre du royaume d'Italie créé par Napoléon (1805-1814) et sujette des variations politiques qui affectent la ville jusqu' son annexion au royaume d'Italie en 1866, date laquelle la communauté juive de Venise devient partie intégrante du judaïsme italien. Entre la fin du XIXe et le début du XXe, on procède la restauration des synagogues espagnole et levantine, on redécouvre et réhabilite l'ancien cimetière juif sur l'île du Lido. Datant de 1386, il avait été laissé l'abandon depuis la fin du XVIIIe.

La plus grande partie des familles juives habite désormais hors du ghetto qui demeure néanmoins le centre de la vie communautaire avec un jardin d'enfant, une école et la Casa di Industria et Ricovero (qui fournissait du travail aux indigents et formait les plus jeunes un métier) pour se transformer par la suite en Casa israelitica di riposto (une maison de retraite). Le ghetto reprenait vie l'occasion des fêtes, et tout particulièrement avec la foire de Pourim, devant la synagogue levantine (o se trouve aujourd'hui une école maternelle).

La ville de Venise se souvient des Juifs vénitiens qui le 5 décembre 1943 et le 17 août 1944 furent déportés dans les camps d'extermination nazis. Plaque commémorative du Campo del Ghetto nuovo.

Comme un peu partout en Europe occidentale, les persécutions nazies frappent une population juive en plein processus d'assimilation. Et c'est sur une communauté de 40 000 personnes, dont 1 200 Juifs vénitiens parfaitement intégrés la ville que s'abattent les lois raciales de 1938. A cette époque, les mariages mixtes sont légion et la plus grande partie des Juifs s'enfuient avant l'arrivée de leurs persécuteurs. Le 25 juillet 1943, les troupes allemandes entrent en Italie. Le
16 septembre de la même année, Giuseppe Jona - président de la communauté juive de Venise - se suicide après avoir été sommé de présenter la liste des membres de sa communauté et dès le mois d'octobre, les rafles de Rome et de Florence font rage. Mais ce n'est que les 5 et
6 décembre 1943 que la garde fasciste et la préfecture lancent une rafle Venise, au Lido, Trieste et sur les les Chioggia. Plus de cent Juifs seront arrêtés et internés au camp de Fossoli. Ce dernier passe aux mains des Allemands la mi-février 1944, date du départ des premiers convois vers les camps de la mort.

Sur les 207 Juifs vénitiens déportés, 8 personnes seulement ont trouvé le chemin du retour. Tandis qu'il reste encore 1 050 Juifs Venise l'issue de la Seconde Guerre mondiale, l'effectif de la communauté de Venise est aujourd'hui estimé 500 personnes, dont une petite trentaine réside dans ce que fut, pour le meilleur et pour le pire, le ghetto juif.

Pourquoi avoir abandonné "l'esclavage serein du ghetto" ? - Israël Zangwill.

Que reste-t-il du ghetto aujourd'hui ? Un musée ciel ouvert ? Il y a un peu de cela, mais il convient tout de même de mettre un bémol ce constat. Il faut rappeler tout d'abord que le siège de la communauté vénitienne demeure au ghetto. Le secrétariat est situé au premier étage de la Scuola spagnola du ghetto vecchio. Il lui incombe de gérer les synagogues, quelques appartements ainsi que la maison de retraite qui n'héberge plus aujourd'hui que cinq personnes. Les Loubavitch, quant eux, occupent le terrain, et en particulier le ghetto nuovo. Une quinzaine d'étudiants venus des quatre coins du monde prient, étudient, accueillent les visiteurs et distribuent des vivres aux indigents de la communauté. Le rabbin Rami Banin est un polyglotte d'origine italienne au caractère sociable et généreux.

Il est la tête du Beth Chabad de Venise et a ouvert récemment un restaurant casher et une école juive de la maternelle au CE1, appelée se développer. On regrette, bien évidemment, qu'il n'y ait pas de réelle coopération entre la communauté vénitienne d'origine, apathique et fermée sur elle-même, et le mouvement Chabad du rabbin Rami Banin qui, malgré une foi messianique on ne peut plus envahissante, a su redonner un semblant de vie juive au quartier.
Source : http://www.jpost.com/servlet/Satellite?apage=1&cid=1222017607386&pagename=JFrench%2FJPArticle%2FShowFull

 

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